Année 2013 - du n°146 au n°149S | Revue des Œnologues n° 149HS Languedoc-Roussillon - Provence - Corse | 27/11/2013

Le nouvel élan des muscats et des terroirs viticoles de Mireval et de Vic-la-Gardiole (Hérault)

Florence Monferran
Terre Apiane - Vic-la-Gardiole - France.

De la page 25 à la page 27

Entre Sète et Montpellier, d’un territoire étroit calé à l’abri des vents entre Massif de la Gardiole et lido méditerranéen, naissent, à l’ombre du voisin frontignanais, des vins oubliés un temps, qui avaient assis la réputation de Mireval depuis François Rabelais, et donné l’Appellation AOC Muscat de Mireval en 1959, ainsi que Muscat de Frontignan dès 1936 sur la commune de Vic-la-Gardiole, où les deux appellations se côtoient.
Ces vins ressurgissent aujourd’hui, à la lumière d’un passé glorieux, et de pratiques récentes qui ont renouvelé la qualité des muscats et l’originalité des productions.

L’inspiration d’un passé pluriséculaire
Le territoire apparaît béni des dieux, Grecs sûrement, qui jetaient de leurs trières des ceps de vigne pour la prospérité d’une viticulture naissante, que les Romains propulsent en filière économique centrale, basée sur le rapport et très exportatrice. D’un passé encore à explorer, entre deux sites antiques majeurs de Lattes et de Loupian, se dessine déjà un petit port grec où se pratique le cabotage et un habitat installé en bord d’étang entre le premier siècle avant J.-C. et le IVe siècle après J.-C.
La présence de domaines agricoles est pressentie au milieu d’installations artisanales et commerciales déjà répertoriées. Les Romains y pratiquent la surmaturation de la vendange, ainsi que les agronomes et historiens l’attestent. Ils décrivent le passum, vin passerillé, ou l’aigleucos, à la fermentation bloquée par le froid, sur des cépages principalement blancs, considérés comme les meilleurs sous l’antiquité.
Dans la continuité de cette viticulture civilisatrice très organisée, l’Église maintient, au Haut Moyen-Âge, les pratiques viticoles selon les techniques gallo-romaines, malgré les différentes invasions. Le territoire, sous protection de l’Évêché de Maguelone fondée au VIe siècle, et des seigneurs de Montpellier- à partir du XIe siècle, continue à produire des vins, mentionnés par écrit pour la première fois en 1157 sur Vic et Mireval.
La viticulture se diffuse au sein de la paysannerie et dans la classe émergente bourgeoise. Des structures socio-économiques en deux couches, grands domaines de la classe aisée ou de l’élite et petites parcelles de classes laborieuses se constituent, et perdureront jusqu’à nos jours. Dans le sillage de l’essor économique de Montpellier, commerçants, artisans, banquiers achètent des vignes sur les deux paroisses, et participent à l’expansion viticole de la fin du XIIIe siècle. De grands domaines émergent déjà, qui seront jusqu’à nos jours les acteurs centraux de l’histoire viticole locale à l’instar de Maureilhan, au carrefour des deux villages.
L’apparition du muscat sous ce nom est-elle une naissance ou de la redécouverte d’un potentiel régional enfoui ? La question posée par Alain Laborieux reste à creuser.
Le principe de mutage à l’alcool met au monde les premiers vins doux naturels (VDN), selon l’invention attribuée à Arnaud de Villeneuve, médecin catalan installé à Montpellier. Mais l’alcool coûte fort cher, et ne peut être utilisé que pour élaborer des produits de luxe. Aussi, la pratique du passerillage persiste-t-elle jusqu’au XIXe siècle.
La Cour des rois d’Aragon, puis l’installation des Papes en Avignon, issus du Sud de la France, contribuent à la diffusion et au rayonnement des muscats auprès des classes les plus aisées. La reconnaissance de leurs vertus médicinales fortifiantes les exempte de lourdes taxes, leur permettant de passer toutes les frontières. La reconnaissance économique, mais aussi culturelle et politique conduit les muscats à un âge d’or du XVIe au XIXe siècle. François Rabelais célèbre « les forts bons vins de Mirevaulx » lors de ses séjours à Montpellier (1530 et 1537). Les vignerons de Mireval lui rendront à leur tour hommage en baptisant leur coopérative « Cave Rabelais » et en s’identifiant à son effigie. De jeunes étudiants suisses, les Frères Platter, nous indiquent, en 1595 que « Les enseignes de Paris le désignent sous le nom de Muscat de Frontignan, mais les villages voisins, Mirevaux par exemple, en produisent d’aussi bons sinon de meilleurs […] Mirevaux est une petite ville musée, moitié plus petite que Frontignan, produisant comme je l’ai dit le meilleur Muscat. »
La vigne devient la culture prépondérante sur le territoire à partir du XVIe siècle. La prospérité y règne en dépit des guerres de religion, dévastatrices pour les productions, et de multiples fléaux naturels (gel, grêle, peste, parasites) jusqu’à la fin du XIXe siècle. Les premiers compoix, aujourd’hui difficiles à exploiter, nous confirment la persistance du triptyque romain vigne/olivier/blé, avec une place grandissante pour le muscat, de 33 ha à 60 ha à Mireval entre 1623 et 1730, la moitié de la production viticole en muscat à Vic-la-Gardiole (112 ha sur 250 ha en 1736). Par la suite, la culture connaît une certaine désaffection à Mireval, au profit des vins rouges, alors que des propriétaires aisés de Mireval et de Frontignan continuent à arriver massivement sur les terres de Vic.
L’épisode du phylloxéra entraîne un glissement des cultures vers les sables du littoral, qui protègent les ceps. Le vignoble atteint alors ses surfaces maximales, jusqu’à la mer. La construction d’un système de production de masse, entre 1850 et nos jours, met à mal la qualité, puis les superficies en production : généralisation du mutage à l’alcool, production de vins aromatisés, perte de l’AOC pour les raisins passerillés dans les années 1950, puis uniformisation de l’offre de muscat avec l’apparition de la grande distribution. Le système coopératif créé dès 1912 à Frontignan, qui avait sauvé les petits vignerons, perd au fil du temps sa capacité d’innovation. Le territoire traverse de sombres décennies.

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