Année 2013 - du n°146 au n°149S | Revue des Œnologues n° 146 | 10/01/2013

Vin Histoire & Culture

Vignes et Vins du Mont-Blanc

Gilbert Garrier
Professeur d’Histoire contemporaine - Université Lumière Lyon II - France.

De la page 64 à la page 66

2 300 hectares en Savoie et Haute-Savoie, un peu plus de 5 000 en Valais, environ 650 en Val d’Aoste, cela fait pour les « pays du Mont-Blanc » un total de 8 000 hectares de vignes. C’est bien peu, en regard des superficies viticoles totales de la France, de la Suisse ou de l’Italie-. Mais c’est beaucoup, si l’on prend en compte la diversité des terroirs, la très riche gamme des cépages et, du fait de la micro-propriété dominante, les dizaines de milliers de viticulteurs concernés. Une série de circonstances m’ont amené, non sans plaisir, à refaire ces dernières années, plusieurs « tours du Mont-Blanc » ; bonne occasion de relire l’excellente thèse de géographie de Maurice Messiez, soutenue en 1992 et de me demander ce qu’ont en commun ces trois vignobles montagnards. Le Pays de Vaud, qui fait face au Mont-Blanc, n’a pas été inclus dans la thèse, mais je l’aime trop pour ne pas l’évoquer…
Une longue histoire partagée
On pourrait débattre longtemps des origines. Où et quand se planta le premier cep ? Il semble bien, que tout autour du Mont-Blanc solidement en place depuis des millénaires, il y ait eu des vignes « indigènes », dès le IIe siècle avant notre ère, avant même la conquête romaine : celles des Allobroges dans l’avant-pays savoyard, celles des Rhètes dans les hautes vallées du Rhin et du Rhône, celles des Salasses le long de la Doire. Ce qui est certain, c’est que ces hautes vallées alpines voyaient passer les convois marchands de vins grecs et italiens vendus aux buveurs gaulois, bretons ou germains ; leurs populations prirent goût au vin et furent facilement associées aux plantations des premiers siècles avant et après Jésus-Christ par les légionnaires démobilisés. Comme, à la différence de la Gaule des amphores, ce vin se transportait dans des outres de peau, puis dès le IIe siècle de notre ère, dans des tonneaux de bois qui n’ont laissé aucun vestige, la marche de la viticulture est difficile à retracer. Augusta Pretoria (Aoste) a joué un rôle déterminant, ainsi que les camps militaires des vallées du Rhône et du Rhin. C’est par le Valais qu’a commencé au IIIe siècle, la christianisation des pays du Mont-Blanc. Dès le IVe siècle, l’évêché de Martigny précède ceux d’Aoste et de Saint-Jean de Maurienne. C’est en 515 que le Monastère de Saint-Maurice est fondé à Agaune en Valais. Abbayes et prieurés se multiplient entre le VIe et le XIe siècle ; les chartes de fondation et les actes de donations nous confirment leur rôle moteur dans l’essor viticole, car une grosse quantité de vin leur était nécessaire pour les multiples usages liturgiques, médicaux et alimentaires. Les chanoines de l’abbaye du Grand-Saint-Bernard ont leurs vignes à Martigny. En Savoie, la carte des vignobles se calque sur celle des monastères.
C’est au XIIIe siècle qu’une viticulture princière s’ajoute à la viticulture ecclésiastique : on ne citera, faute de place, que les Comtes de Genève ou les Duc de Savoie (Ripaille, Miolans). Partout, aussi, dès le XVe siècle, la bourgeoisie citadine des commerçants et des hommes de loi participe à l’essor viticole mais doit aussi compter avec la paysannerie locale. En Savoie, depuis 1728, le remarquable cadastre sarde et sa mappe (atlas) permettent de dater et de localiser cet élan viticole. Il est particulièrement vigoureux en Maurienne, à Orelle, Saint-Julien ou Notre-Dame du Pré. À Saint-Jean de Maurienne, les 215 hectares de vignes du milieu du XVIIIe siècle sont partagés entre l’évêché (20 %) et les riches propriétaires nobles et bourgeois (60 %), ne laissant que des miettes aux petits viticulteurs ; le vin rouge tiré du cépage persan y est justement renommé et se vend bien dans toute la vallée.
L’expansion maximale du vignoble savoyard se situe vers 1860, au moment de l’annexion : les deux départements totalisent alors près de 30 000 hectares de vignes. Le recul s’amorce avec la crise phylloxérique et s’accentue avec l’exode rural vers les emplois industriels et avec les lourdes pertes humaines de la première guerre mondiale : 7 500 ha seulement en 1939 pour les deux départements. La régression est encore plus marquée en Val d’Aoste où la concurrence des vins de la Lombardie voisine n’est pas soutenable par les viticulteurs locaux. Le vignoble valaisan en revanche connaît une croissance lente, mais régulière.

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